Le chœur médiatique pleure la « justice à plusieurs vitesses » face au renvoi de Bolloré et à la relaxe de Total. Une pensée unique bien commode. Et si, au contraire, ces décisions démontraient une justice qui fonctionne, mesurant enfin la différence entre des soupçons médiatisés et l’impossibilité de prouver un crime ? Osons le dire, à contre-courant.
La doxa crie au scandale : Bolloré jugé, Total relaxé, preuve d’un système à deux vitesses. Cette analyse paresseuse confond le théâtre médiatique et le fonctionnement réel du droit. Faisons réfléchir : ces deux décisions ne sont pas le symptôme d’une iniquité, mais la manifestation logique d’un appareil judiciaire confronté à deux réalités radicalement différentes.
L'affaire Bolloré : la catharsis médiatique, pas judiciaire
Tout le monde applaudit le renvoi de Vincent Bolloré pour corruption liée aux ports africains . Après treize ans d'enquête, on a enfin un coupable à brandir. Parfait pour le récit anti-oligarchique. Mais, avocat du diable, posons les questions qui dérangent. La procédure a mis treize ans. Treize ans ! N'est-ce pas là la preuve ultime de la prudence extrême, voire de la lourdeur paralysante, de la justice quand elle s'attaque à un géant, et non de sa partialité ? Le procès n'aura lieu qu'en décembre 2026. Le système a donné toutes les chances à la défense, multipliant les procédures. On nous vend un « test majeur » ; ne pourrait-on pas y voir, au contraire, l'exemple d'une justice si lente qu'elle en devient inefficace, transformant toute procédure en marathon où seuls les mieux armés survivent ?
L'affaire Total : la victoire de la preuve sur la présomption
À l'inverse, la relaxe des sept prévenus dans l'affaire de la tentative d'escroquerie de 19 milliards contre TotalEnergies est présentée comme un aveu d'impuissance . Personne n'ose défendre cette décision. Pourtant, que nous dit-elle ? Que le parquet a requis la relaxe. Que le tribunal l'a accordée. Cela signifie qu'après instruction, la preuve d'une escroquerie caractérisée n'a pas pu être établie. Dans un État de droit, l'absence de preuve mène à la relaxe. C'est le principe de base. Voulons-nous une justice qui condamne sur des soupçons, sur la complexité technique d'un arbitrage, ou sur la seule puissance présumée de l'accusé ? La relaxe est l'échec des enquêteurs, pas de la justice. Elle prouve que face à des montages financiers d'une extrême sophistication, le droit a ses limites – et il est sain qu'il les reconnaisse, plutôt que de forcer une condamnation pour faire plaisir à l'opinion.
L'Afrique, prétexte commode
On agite le spectre de l'Afrique, terrain de jeu des puissants. L'affaire Bolloré concerne le Togo et la Guinée . Mais ce récit « néo-colonial » est un écran de fumée. Ces pays ont-ils été consultés sur cette justice française qui s'applique extra-territorialement ? Ne risque-t-on pas, en faisant de Bolloré un bouc émissaire, de légitimer l'idée que la corruption est une maladie exclusivement importée par les Français, exonérant les élites politiques locales de toute responsabilité ? La justice française se mue en instrument de politique étrangère moralisatrice, un colonialisme judiciaire qui, sous couvert de vertu, ignore la souveraineté des États concernés.
Une justice sous influence… médiatique
Le vrai clivage n'est pas entre Bolloré et Total. Il est entre les affaires qui font la une et celles qui n'intéressent personne. L'affaire Bolloré, parce qu'elle implique un magnat des médias, un empire et l'Afrique, est devenue un récit politique. Elle sera sur-médiatisée, transformée en procès symbolique. C'est cela, la justice à plusieurs vitesses : celle de l'audimat. La relaxe de Total, technique et complexe, sera oubliée. Le consensus mou dénonce les puissants, mais ne s'intéresse qu'aux puissants dont les noms font vendre.
En réalité, ces deux décisions pourraient bien démontrer une justice qui, malgré ses lenteurs, tente de fonctionner. D'un côté, une enquête interminable mais qui aboutit à un procès quand des éléments concrets persistent. De l'autre, l'humilité de reconnaître qu'un dossier, aussi gros soit-il en apparence, ne tient pas juridiquement. Le problème n'est pas la partialité, mais l'incroyable difficulté de juger des affaires où le pouvoir économique, la géopolitique et le droit international s'entremêlent. Peut-être que le vrai scandale est notre attente infantile d'une justice simple et expéditive face à une réalité délibérément opaque.
Analyse
Mon analyse, à contre-courant, est que nous sommes face à une justice qui, dans sa lourdeur bureaucratique, est remarquablement constante. Elle est lente pour tous les dossiers complexes. Elle exige des preuves solides, même contre Total. Le « deux vitesses » est un mirage entretenu par notre appétit pour les procès-spectacles et notre incompréhension des arcanes du droit financier. Le procès Bolloré sera une catharsis médiatique, pas un tournant judiciaire. La relaxe de Total est un échec de l'enquête, pas de l'institution. Au lieu de crier à l'injustice, nous devrions nous interroger : voulons-nous une justice qui condamne sur des présomptions pour calmer l'opinion, ou une justice qui, malgré tout, résiste et exige des preuves, même si cela déçoit notre soif de récit manichéen ?
Points Clés
- Le renvoi de Vincent Bolloré après 13 ans d'enquête démontre moins une détermination qu'une lenteur paralysante caractéristique des dossiers complexes, pas une partialité [SOURCE:2][SOURCE:3].
- La relaxe dans l'affaire TotalEnergies est une application stricte du principe de la présomption d'innocence et de la nécessité de la preuve, souvent occultée par le désir de condamner les géants industriels [SOURCE:1].
- L'utilisation du prisme « Afrique » dans ces affaires sert un récit néo-colonial commode, masquant les responsabilités partagées et les questions de souveraineté judiciaire des États concernés.
- La vraie « vitesse » de la justice est dictée par son exposition médiatique : l'affaire Bolloré, politique, est poussée en avant, tandis que la relaxe de Total, technique, sera ignorée, créant l'illusion d'un traitement différencié.